La culture Internet


Quand les dimensions espace et temps changent, la culture s’en trouve modifiée :

  • le temps : actuellement, Internet semble créer une culture de l’instantané faite d’immédiatetés ;
  • l’espace : le cyberespace donne l’illusion d’un monde éthéré qui se superpose sur les frontières du pays qu’on habite.

Si notre espace-temps semble si décousu actuellement, c’est probablement parce que nous ne l’avons pas encore apprivoisé.

Les mutations sont plus fortes dans le domaine culturel que dans les domaines technologique ou économique. On peut analyser ces mutations à partir de l'arrivée d'applications qui apparaissent entre 2000 et 2005, donc avec la rupture, et qui se répartissent en trois catégories :

  • La communication :

le mobile (iPod),

les réseaux sociaux (Facebook),

les algorithmes de recherches (Google)

la navigation (Firefox),

la téléphonie gratuite (Skype),

l'achat de musique (iTunes),

la nouvelle génération de jeux interactifs (Playstation),

les interfaces See-Point-Click (Wii).

  • L'utilisation de l'écrit :

les encyclopédies collaboratives (Wikipedia),

les journaux d'opinion (Blogue),

l'écriture collaborative (Wiki).

  • L'utilisation de l'image :

une vision de la planète (Google Maps),

les échanges de vidéos (YouTube),

le partage des photos (Flickr),

le géoréférencement (GPS).

Internet 2 force l'utilisateur à s'impliquer, autant au niveau physiologique (à cause d'une plus grande convivialité des interfaces) qu'au niveau des idées (par un traitement plus complexe des informations). Si les médias sont une extension du corps de l’homme comme le pensait MacLuhan, le traitement des informations via Internet 2 a déjà commencé à changer la plasticité du cerveau de l'usager. Par exemple:

  • Avec la télévision, il passe des sitcoms narratifs et linéaires à des émissions tellement complexes qu’il doit lui-même combler les trous dans les scénarios proposés, voir la série Lost par exemple.
  • Avec les jeux vidéo, il passe du simple exercice de coordination motrice à des scénarios en 3D exigeant le développement de stratégies beaucoup plus complexes.
  • Avec les contenus Web, il passe du surfing et du copier-coller à une participation qui l’invite à bloguer, podcaster, tweetter ou googler. Etc.

À chaque mutation de l'histoire correspond un nouveau style d'écriture

Les gains et pertes

On sait qu'à chaque bond historique, la société s'est dotée de nouveaux outils capables de traiter l'augmentation des informations et, à chaque fois, elle s'est dotée d'une plus grande pensée organisationnelle.  Parce qu'ils ont exigé une plus grande capitalisation de l'attention de la part de l'utilisateur, ces nouveaux outils ont imposé une charge mentale plus coûteuse en apprentissage. Et, à chaque fois, les neurones du cerveau de l'usager se sont réorganisés, d'où l'acquisition d'une nouvelle plasticité :

  • Durant l'Antiquité et le Moyen-Âge l'alphabet favorisa la mémoire du texte. Le savoir s'exprima surtout oralement favorisant l'organisation d'espaces-temps sous la forme de Cités et d'empires.
  • Durant la Renaissance l'imprimerie encouragea une interprétation du texte. Le savoir s'appuie alors sur l'écrit suscitant ces nouveaux espaces-temps que furent les nations.
  • Durant la 2e ère industrielle la télévision diffuse un tsunami d'images. Le savoir devient surtout un flot d'émotions favorisant une massification de l’espace-temps qui a pris la forme des grands marchés continentaux.
  • L'Internet diffuse un important flot de données. Éventuellement, le savoir se morcellera créant ces nouveaux espaces-temps que sont les niches.

L'utilisation de l'imprimé, de la télévision et d'Internet a modifié la façon de penser. Chacun offre un mode de représentation différent d'une même réalité. Ainsi, à chaque bond, l'être humain a gagné et perdu au plan cognitif.

L'imprimerie :
La télévision :L'Internet 2 :
Livre et journaltéléviseur
écran interactif

codes : linguistique

et typographique

codes : filmique,télévisuel

et audiovisuel

codes : iconique et

graphique

cerveau : surtout la

mémoire longue et le préfrontal

cerveau : surtout le système limbique

 

cerveau : surtout la mémoire courte

 

lecture : séquentielle menant à une analyse
lecture : en quête de signes créant des sentimentslecture : de survol menant à uneaction

emphase : une recherche d'une relation

avec la société

emphase : sur le rêve

 

emphase : sur l'immédiateté

Si les mutations exigées autrefois par l'arrivée de l’imprimerie furent apprivoisées durant 300 ans, les nouvelles exigences cognitives  (mémorisation, navigation, etc.) demandées par les rich media s’imposeront durant à peine 30 ou 40 ans, dont la moitié se sont déjà écoulés. On commence à peine à deviner l'impact qu'aura Internet sur la culture.

Temps de diffusion : l'imprimé = 1 an à 1 mois ; la télévision = 1 heure ; l'Internet 2 = 1 minute.

Internet 2 exige donc de la part de l'utilisateur l’acquisition de nouvelles compétences cognitives, ce sont les gains :

  • une meilleure perception spatiale ;
  • une plus grande ouverture à la diversité ;
  • une plus grande coordination œil-main ;
  • le développement de réflexions stratégiques ;
  • et l’utilisation du mode multitâche.

Mais l'utilisation intensive d'Internet 2 développe aussi des carences, ce sont les pertes :

  • l'usager pense en clip ;
  • il fragmente son attention et disperse sa concentration ;
  • il est surtout interessé par l'immédiat ;
  • Il lit en diagonale, développant une approche de survol ;
  • son sens critique s'atténue tandis que son culte du moi se gonfle.

Un monde dominé par la vitesse, les images et les algorithmes, rends-t-il plus intelligent ?

Les jeunes + Internet = culture ?

On peut deviner l'évolution de la culture, en jetant un coup d'œil sur les acteurs du futur : les jeunes. En ce moment, coincés entre les baby-boomers qui leur laissent un héritage pourri, les promesses de rêves de la publicité et un système scolaire rétro, les jeunes ne font confiance qu'aux autres jeunes.

La génération du bip, du clip, du rap et du zap.

  • L'aspect immersion

Un jeune peut passer sept heures par jour dans l'infosphère d'Internet 2 (Facebook, MySpace, You Tube, Flickr, etc,) soit deux fois plus que ses ainés.

  • L'aspect multitâche

Un jeune peut à la fois faire ses devoirs, écouter de la musique, surfer, écrire un courriel et répondre au téléphone. Il a apprivoisé deux fois plus d'instruments de communication que ses ainés (iPod, iPad, iPhone, console vidéo, Wii, etc.)

  • L'aspect réseau social

Un jeune ne «parle » qu'aux autres jeunes comme lui (texto, zapping, tweet, podcaste, vidéo, etc.) via des trust networks. En fait, il y a moins de différence culturelle entre les jeunes des différents continents qu'entre leurs ainés.

  • L'aspect information

Un jeune vit dans un monde d'images et « parle » par images, une imagerie qui emprunte souvent ses sons et ses signes à la culture américaine.

Si les gens de 60 ans et plus s'informent surtout via l'imprimé, les 40 ans et plus, via la télévision, les jeunes générations favorisent l'Internet.

Un jeune Américain de 21 ans :
• a consacré 10,000 heures à des jeux vidéo;
• a passé 10,000 heures au téléphone ; 
• et échangé 250,000 courriels

À cause des gains et pertes occasionnés par Internet, on comprends mieux les remarques suivantes : ils ne savent pas écrire, ils ne lisent pas, ils n'ont pas de culture, etc. On ne sent souvient pas mais autrefois, de Socrate à ... , on a entendu les mêmes réflexions lors de l'arrivée de l'alphabet, de l'imprimé ou de la télévision. En fait, pour le meilleur ou pour le pire, ils sont différents ; une différence créée par leurs ainés qui n'ont pas su transmettre leur culture.

Avons-nous maintenant une mentalité de télécommande ?

Finalement, ce n'est pas Internet qui est à blâmer mais l'usage abusif que les jeunes en font au détriment des autres outils de communication. Dans une société de l'information, la règle d'or est la diversité : celle de l'information, de ses sources et de son traitement.

Qu'arrivera-t-il quand le mode de pensée de la jeune génération bascule du livre à Google, c'est-à-dire de l'analogique au tout numérique ?

Est-ce que les emprunts de tant de signes et de sons à l'Amérique vont fragiliser leur identité ?

Y aura-t-il place pour les Mozart de demain ? ... pour les marchés de la longue traine ?  ... pour les produits d'un autre temps ou d'un autre milieu ?

L’espace et le temps

Dans une société l’espace comprend les fleuves, les montagnes ou les forêts qui laissent une profonde empreinte sur les vêtements, la cuisine, les loisirs, etc.
Mais qu’arrive-t-il dans le cyberespace ?

Quant au temps, il se manifeste par l’utilisation de signes archaïques (les signes du zodiaque par exemple), de codes créés par les générations antérieures (le code de la circulation routière) et aussi par les créations médiatiques plus récentes (blogue, wiki, tweet, etc.) (voir à gauche dans le schéma précédent).
Qu’arrivera-t-il quand la compression du temps crée une surabondance d’informations sans lien aucun ?
La lecture des signes et des symboles se fait de plus en plus via des écrans de toutes sortes (laptop, smart phone, etc.), à un point tel que plusieurs auteurs parlent d’une dématérialisation de la culture.
Qu’arrive-t-il quand l’être humain vit dans un espace-temps fracturé par les technologies numériques ?

L’apprentissage culturel

Les trois principaux théâtres où une culture s’apprend et se partage sont :

  • le système scolaire (pour tous) ;
  • la télévision (surtout pour les gens plus âgés) ;
  • l’Internet (pour les jeunes générations).

Qu’arrivera-t-il dans une société lorsque plus des deux tiers des citoyens seront en ligne sur Internet et qu’un tiers participera à l’élaboration des contenus comme aux États-Unis ? (Aux États-Unis, la réponse fut le récent virage Obama.)

La culture officielle

Dans toutes les sociétés, on reconnaît une « culture officielle » ou une « grande culture » qui est produite par des « artistes », habituellement du secteur des arts et des lettres (peinture, sculpture, poésie, etc.). Cette culture est liée à leur reconnaissance par un grand nombre de spectateurs ou d’auditeurs ; ces créateurs sont alors officiellement récompensés par des médailles ou des octrois.

Qu’arrive-t-il quand les impératifs économiques des consortiums médiatiques imposent eux-mêmes leurs « artistes » à une société ?


Le culte du moi

Chris Hedges dans « Empire of Illusions », Nation Books, 2009 :

La popularité d'Internet tient à sa capacité de gonfler le culte du moi, l'utilisateur devient une star dans le cinéma de sa vie. Dans certains sites sociaux il n'est pas tant question de se faire des amis mais plutôt d'établir des contacts et de communiquer au niveau le plus superficiel. Ce sont des sites d'autoreprésentation où il montre surtout comment il souhaite être vu.

C'est un empire des illusions où triomphe le spectacle : Internet gonfle le culte du moi où les jeunes sont détournés des préoccupations d'intérêt général. Pourtant ils ne sont pas stupides, mais ils sont divertis par ces spectacles vides. Ils vont payer le prix éventuellement.

Ainsi la culture est inondée de mensonges et est habilement manipulée par ces images.

Une netgénération différente

Selon Don Tapscott, dans son livre « Grown up digital , chez McGraw-Hill, 2008.

Le jeunes aux États-Unis représentent aujourd'hui 27 % de la population, soit 81 millions de personnes qui sont des enfants du Web, des jeux vidéo et des téléphones cellulaires. C'est la première netgénération de l'histoire (ce sont les « digital natives »).

Ce ne sont pas les imbéciles que l'on prétend parfois. Tout indique au contraire qu'ils possèdent des compétences que leurs parents n'avaient pas. Ils seraient plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité. Ils ont aussi des compétences spatiales très développées. 72 % ont reconnu avoir téléchargé de la musique illégalement. L'idée même de propriété artistique leur paraît même périmée

Pour eux : l'avenir commence aujourd'hui !
(Voir les recherche sur la nouvelle fluidité du cerveau à l'époque postindustrielle)

Internet et la culture

Parce que la participation d'un usager s'enracine dans ses émotions, plus il y aura de participation de la part des utilisateurs, plus la culture s'installera au centre de l'Internet2 qui se développe actuellement, et surtout éventuellement de l'Internet 3 a venir.

Il y a fort à parier que la culture devienne de plus en plus le moteur de la cohérence sociale et même de l'économie, donc aussi de la politique. La clé de la compréhension de notre prochain monde ne sera pas l'économie comme on le pense maintenant, mais la culture, c'est-à-dire la façon dont tous les gens vont interpréter ce nouveau monde qui s'annonce et prendre leurs décisions.

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