2. Une mutation

(Nous allons vivre une rupture qui sera très violente.)

2.1- Toutes les sociétés vivent aujourd’hui une mutation qui débute vers 2000-2002. Celle-ci annonce un passage vers une société beaucoup plus complexe, donc plus difficile à gérer. Cette mutation est une véritable rupture sociétale. Contrairement à une continuité, vivre une mutation implique que le changement est possible et surtout qu’il est souhaitable.

2.2- Nous vivons une mutation en ce qui concerne la biosphère, c’est-à-dire le seul habitat que nous possédions. Depuis plusieurs millénaires, l’être humain a réussi à maîtriser ses composantes, mais depuis quelque temps, il se comporte comme si son approvisionnement en ressources (air, eau, charbon, pétrole, etc.) était irremplaçable. Aujourd’hui, l’être humain se trouve à un tournant de l’histoire : s’il ne fait rien, il peut ruiner sa biosphère, et en la ruinant, se liquider lui-même.

2.3- Nous vivons une mutation en ce qui concerne la sphère non matérielle des idées. Depuis des millénaires, l’humanité a progressé par bonds à chaque fois que l’être humain a inventé une technologie lui permettant de diffuser plus rapidement ses idées. Cette technologie est devenue un agent de changement de notre évolution. Les principales étapes furent :

  • L’alphabet : les Méditerranéens remplacent leurs traditions orales par des listes (dieux, rois, règlements et factures). L'alphabet nous a donné le commerce qui va reseauter les Cités d'alors.
  • L’imprimerie : les Européens utilisent des textes anciens et nouveaux pour créer un nouveau cadre de vie : la Renaissance. Elle nous a donné la démocratie qui va réorganiser les États d'alors.
  • La télévision : les habitants des pays industrialisés communient à des grands-messes médiatiques qui forgent une nouvelle culture de masse.  Elle nous a révélé une vision en temps réel de notre monde qui a modifié le monde moderne.
  • L’Internet : les citoyens de la planète commencent à devenir soucieux de savoir où trouver l’information car celle-ci, en devenant consensus, devient pouvoir.  Il va nous donner les niches et leurs groupes d'intérêts qui rendront postindustrielle notre société.

À chaque bond, l'adaptation aux nouveaux médias a changé la plasticité du cerveau de l’être humain, c'est-à-dire sa sensibilité et son intelligence. Plus le groupe social dans lequel l'être humain interagit est large, plus sa vie se complexifie et plus la fonction cognitive du cerveau doit devenir plus fluide. C’est en se servant de la nouvelle fluidité de son cerveau que l’être humain apprivoise à chaque bond la complexité de sa nouvelle société.

2.4- Nous vivons une mutation en ce qui concerne ces deux dimensions de notre univers que sont l’espace et le temps.

  • Dans un premier temps, l’être humain a conquis les nombreuses terra incognita de ses mappemondes grâce à l’astrolabe, au sextant et à l’horloge.
  • Dans un deuxième temps, il s’est affranchi des cycles naturels en analysant l’infiniment petit et l’infiniment grand grâce à ses microscopes et ses télescopes.
  • Dernièrement, il a apprivoisé toute la planète grâce au télescope Hubble et au GPS.

Pour l’être humain contemporain, l’étape ultime semblait être son géoréférencement (ou géolocalisation) 24/7/365 grâce à un réseau recouvrant la planète. Erreur, car à côté du réel émerge maintenant le virtuel, une nouvelle terra incognita. La mutation fait passer l’être humain d’un espace-temps newtonien (où tout était prévisible) à un espace-temps einsteinien (où tout deviendrait  relatif).

2.5- La société postindustrielle sera probablement un système de sous-systèmes, chacun agissant selon sa logique d’action, c’est-à-dire selon ses propres mécanismes et règles (voir ces règles à la fin de ce chapitre). À l’avenir, il n’y aura plus de principe générateur unique comme durant l'ère industrielle mais plutôt une situation de lutte entre les forces économiques, technologiques et sociétales en présence (voir les passages à la fin de ce chapitre). Cela semblera un ensemble organisé, mais il sera toujours en équilibre instable à cause des dynamismes souvent contradictoires qui seront à l’œuvre.

2.6- Récemment, l’élite politique a commencé, bien timidement, à vouloir corriger la situation économique, en imposant plusieurs remises en cause :

  • resserrer certaines règles ;
  • ramener l’État dans certains domaines d'activité ;
  • ajouter des pays (BRIC) à la table des grands (G20).

2.7- Mais de plus grandes transformations sont encore à venir. Si, durant l'ère industrielle, les crises furent locales (Japon, Argentine, etc.) ou sectorielles (pétrole, eau, automobiles, etc.), dorénavant elles seront globales, les citoyens et les gouvernants étant aux prises avec cinq crises mondiales interreliées :

  1. économique et financière ;
  2. énergétique ;
  3. écologique ;
  4. géopolitique ;
  5. et générationnelle.

Où se situe le seuil d'emballement de notre système sociétal ?

2.8- La société postindustrielle deviendra donc beaucoup plus complexe, mobile et métissée parce qu’elle sera :

  • postinternet 1 ;
  • postcapitaliste ;
  • postaméricaine ;
  • et postboomers.

2.9- Même si les États-Unis demeurent aussi innovateurs que par le passé, ils ne pourront plus être la locomotive  économique ni les gendarmes de la planète. Aussi, à moyen terme, celle-ci réenligne-t-elle ses forces à partir de la Chine, des États-Unis et de l'Union européenne.

2.10- Parce qu’ils pensent plutôt en termes de continuité que de mutation, nos dirigeants deviennent actuellement sans envergure. Ils sont incapables de répondre adéquatement à la nouvelle vitesse événementielle. D'ailleurs, ils ont souvent été élus comme étant le moins pire des choix. En fait, ils ne songent qu’à corriger les excès de l’ère industrielle d’un monde devenant postindustriel, les naïfs pensant que cette crise se résorbera d’ici un an.

2.11- Vers 2000-2002, tous les dirigeants ont accepté les nouvelles règles de mondialisation au nom de la sacro-sainte croissance. Personne ne s’est demandé où les vagues de déréglementation et les algorithmes de financiarisation allaient les mener à long terme.

2.12- Parce que la mondialisation économique est allée plus vite que la mondialisation politique, nous nous dirigeons aujourd'hui vers un système chaotique de gouvernance mondiale mais sans gouvernement mondial.

2.13- Maintenant que la population constate le gouffre qui existe de plus en plus entre les discours de ses dirigeants et la réalité, d’importants mouvements de masse exigeront des changements. Après la perte de confiance dans la classe économique, ce pourrait bientôt être une perte de confiance dans une classe politique qui ne gouverne plus qu’à court terme, c’est-à-dire d’une élection à l’autre.

Les sociétés qui se contenteront de ne gérer que le quotidien, elles sont nombreuses actuellement, seront des sociétés sans projet, c’est-à-dire sans avenir.

 

...et la vie privée ?

L'évolution technologique a été fulgurante et les atteintes à la vie privée l'ont été tout autant ! dit Jennifer Stoddart du Commissariat canadien à la protection de la vie privée.

Les téléphones intelligents, la géolocalisation, Twitter, Facebook, les blogues à saveur personnelle, etc. remettent en question les contours de la sphère privée, tout comme son respect. Les TI rendent peut-être la vie en société plus facile, mais au nom de la transparence, on fini par banaliser leurs dérives possibles et leurs impacts sur nos vies. Leur convivialité a tendance à nous rendre aveugle. De plus en plus ces TI permettent de constituer des bases de données qui permettent, par croisement, de connaître les habitudes de consommation et les champs d'intérêts des gens. Qui sait ce qu'on peut finir par en faire ?

Google et Facebook qui récoltent des masses de données sur les habitudes de leurs utilisateurs pourraient finir par amener ceux-ci à se rebeller.

Internet et la fluidité du cerveau

Selon Nicholas Carr, auteur de « Is Google Making Us Stupid » en 2008 et de « What the Internet is Doing to Our Brain »en 2010 :

L'Internet nous encourage à jongler rapidement avec plusieurs tâches et informations. Au lieu de se concentrer sur un peu tout. On s'éparpille, ce qui empêche de créer un lien intellectuel fort à une idée. Il y a du bon ; on finit par connaître une multitude de choses. Mais, on les connaît plutôt superficiellement.

Internet est un système multimédia et multitâche bourré d'hyperliens. Il est conçu pour offrir simultanément différentes formes d'information. Tandis qu'Internet nous inonde de distractions, le livre papier nous en isole.

Depuis 15 ans on traite surtout des conséquences positives d'Internet comme l'accès accru à l'information et la capacité de communiquer en quelques secondes, mais il faudrait connaitre aussi ce qui a été sacrifié.

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